est-ce que c’est drôle ?

« Ah ! La pièce que vous avez fait cette année est beaucoup plus drôle ! »

Pour beaucoup le théâtre c’est avant tout un divertissement. « Est-ce que c’est drôle ? » C’est une question qu’on entend souvent en cherchant à diffuser une pièce quelque part.
« Est-ce que c’est drôle ? »
Euh, bah, écoutez sur le thermomètre de la drôlerie, c’est au moins à 8 ! J’ai des amis qui parlent à ce titre de la dictature du divertissement, de la dictature du rire. « Faut que ce soit drôle, hein, faut que ce soit drôle ! »

Et pourtant, en choisissant un texte, puis en le répétant, avec toute l’équipe, on va parler et rêver littérature, culture, politique, éducation populaire. On ne s’interdit bien sûr pas le rire, mais on se dit que ça peut rimer avec réfléchir.

Bah oui, je crois que quelque soit les formes esthétiques, on est nombreux à voir dans le théâtre non seulement un art, mais aussi une possibilité de se rencontrer, de réfléchir sur notre monde, dont la scène est un reflet vivant. En cela d’ailleurs le théâtre est un art éminemment politique et c’est aussi un média extraordinaire pour l’éducation populaire.

Guy Debord soutenait qu’au théâtre, au spectacle de manière générale, comme le spectateur regarde, il est extérieur à lui-même. Le spectateur étant en contemplation, il n’est plus, il perd son essence d’homme pouvant réfléchir. En gros, la position dans lequel le théâtre place le spectateur, abruti celui-ci, plus qu’il ne l’élève, même si c’est en riant !

A cela, Jacques Rancière, dans un petit bouquin récent, « le spectateur émancipé » répond en mettant sur un pied d’égalité la représentation théâtrale, la narration d’une histoire, la lecture d’un livre. Les spectateurs jouent forcément le rôle d’interprètes actifs. Ils ne sont pas passifs. Ils font, finalement, leur propre traduction pour s’approprier l’histoire qui leur est contée.

Enfin, je ne vais pas vous refaire le livre, en forcément moins bien. Il a le mérite de poser la question du spectateur au théâtre. (Que la pièce soit drôle ou non.) Qu’est-ce que c’est qu’être spectateur ? Est-ce que ce n’est pas une position paradoxale ? Ce petit livre, c’est donc « le spectateur émancipé » de Jacques Rancière, aux éditions de la fabrique, et je vous le conseille.

 

Edito Ondes en scène n°5